Mais oui, la Bretagne a été un royaume ! Elle a d’abord connu, depuis le IVe siècle, des figures plus ou moins historiques qui se proclamaient « rois ». Mais elle a aussi été aux IXe-Xe siècles, un royaume indépendant des Carolingiens, qui a compté trois rois officiels. Ce royaume n’aura duré qu’un demi-siècle, mais il aura véritablement fait naître la Bretagne.
Chez les anciens Celtes, puis chez les différents peuples de l’Europe occidentale au haut Moyen Âge, le terme de « roi » avait une signification variable. Elle était surtout fort différente de ce qu’elle est aujourd’hui, telle que représentée par les derniers rois de France ou des actuelles monarchies constitutionnelles en Europe.
En effet, le terme désigne alors un chef communautaire, disposant d’une autorité plus au moins théorique sur un territoire plus ou moins important. Ainsi des « rois » sont signalés en Bretagne, sans discontinuer, du VIe siècle au Xe siècle.
Ces rois sont plus ou moins réels, plus ou moins légendaires, selon les époques, et selon les sources. Nous les connaissons par divers chroniqueurs, comme Geoffroy de Monmouth, Pierre Le Baud, Alain Bouchart, Bernard d’Argentré, ou encore Dom Morice. On ne peut pas prendre leurs textes à la lettre car ils sont souvent postérieurs aux faits de plusieurs siècles. Difficile alors de distinguer la réalité de la légende.
Quoi qu’il en soit, le premier de la liste est Conan Meriadec, qui aurait vécu au IVe siècle. Geoffroy de Monmouth en fait un roi dans son Histoire des rois de Bretagne, écrite entre 1135 et 1138, mais Conan est en réalité, très probablement, un roi légendaire.
On citera également Gradlon, ou Gralon, tout aussi légendaire que son supposé père, Conan Meriadec. Contemporain de saint Guénolé, le fondateur de l’abbaye de Landévennec, Gradlon est aussi connu pour être le père de Dahud, qui précipita la ville d’Ys dans les flots, au large de l’actuelle Douarnenez.
Plus réel est Judicaël, roi de la Domnonée, au nord de la péininsule armoricaine, qualifié de rex Britannorum (roi des Bretons) par le chroniqueur Frédégaire. Judicaël aurait passé un traité avec le roi franc Dagobert vers 635.
Quant au roi Morvan, ou Murman, son existence est attestée par Ernold le Noir, qui le décrit comme un combattant acharné contre les Francs lors de la bataille où il trouve la mort en 818.
Il faudra encore attendre quelques décennies pour que la Bretagne soit unifiée autour d’un même souverain, qui pourra cette fois revendiquer le titre de roi de tous les Bretons.
Depuis que les Bretons se sont installés en Armorique, ils refusent de se laisser assimiler par leurs voisins francs, qui lorgnent sur la péninsule. La supériorité du roi mérovingien est certaine, mais les Bretons n’entendent pas payer le tribut régulièrement réclamé.
Puis en 751 Pépin le Bref met fin à la dynastie des Mérovingiens pour en créer une nouvelle, la dynastie des Carolingiens. Désormais, c’est par la force que les Francs chercheront à imposer leur domination. Dès 753, en effet, Pépin se rend maître de Vannes et exige la soumission des Bretons. Ceux-ci sont divisés, sous la coupe de roitelets qui ont le plus grand mal à s’entendre et à coordonner leurs actions.
Et de 753 à 825, les Francs vont mener pas moins de huit expéditions militaires contre des Bretons insoumis mais… pas toujours bien préparés ! A chaque invasion, le pays est ravagé, parcouru par les soudards qui pillent, tuent, violent, brûlent. Les Bretons se soumettent, font allégeance… et se rebellent de nouveau quelques temps plus tard !
Puis c’est le règne de Charlemagne, qui joue à son tour les conquérants et veut soumettre définitivement les Bretons. Et en effet, les Francs mènent une campagne victorieuse en 799, qui aboutit à une intégration de la Bretagne au sein du royaume franc. Charlemagne croit avoir enfin mis au pas ces récalcitrants Bretons, mais la soumission sera de courte durée.
La guerre reprend au début du siècle suivant, menée par un certain Morvan, qui s’autoproclame « roi » des Bretons. Selon Ernold le Noir, un auteur de l’époque, Morvan aurait répondu à l’émissaire envoyé par l’empereur Louis le Pieux (aussi appelé Louis le Débonnaire), fils de Charlemagne :
« Va promptement trouver ton maître, et répète mes paroles. Je n’habite point sa terre. Qu’il règne sur les Francs et Morvan sur les Bretons. Si les Francs nous font la guerre, nous la leur rendrons. Nous avons des bras, nous saurons nous en servir : s’ils ont des boucliers blancs, nous en avons des noirs. »
La phrase est fière, mais les fanfaronnades ne pèsent pas lourd face à la cavalerie franque, que Louis le Pieux mène en personne en 818.
Morvan tué, un autre reprend le flambeau, comme ce Guihomarc’h, en Bretagne du nord, éliminé à son tour en 825… Et toujours les Francs répandent la mort et la désolation :
« On traverse champs, forêts et marécages au sol mou. On enlève la population, on détruit les troupeaux. Les malheureux Bretons sont emmenés captifs ou périssent par les armes. » (Ermold le Noir)
A partir des années 830, l’empereur Louis, aux prises avec des difficultés internes, va changer de tactique. Finies les expéditions militaires à répétition. Pour se faire obéir des Bretons, il va leur envoyer… un Breton : Nominoë.
Mettre lien sur fiche portrait Nominoë à chaque fois qu’il est cité.
Né vers 800 et mort en 851, Nominoë est souvent cité comme étant le premier roi de Bretagne. Mais il semble qu’il n’a jamais porté ce titre, que ce soit durant la période où il dirige l’Armorique sous l’autorité des Francs, ou pendant les années où il règne de manière indépendante.
D’abord au service des Francs, Nominoë représente l’empereur Louis le Pieux en Bretagne, avec une fidélité irréprochable. Cela fait de lui en 831 un homme considérable, détenant des pouvoirs très importants. Son rôle est de contrôler l’administration, la justice et les affaires religieuses. Les textes le disent gouvernant, régnant, maître, dominant et duc en Bretagne, envoyé de l’empereur, comte de Vannes…
Mais Louis le Pieux meurt en 840 et l’Empire est partagé entre ses trois fils, dont Charles Le Chauve, qui obtient la Francie occidentale. Nominoë se rebelle rapidement contre le nouveau roi et entame sa seconde vie.
Son fait d’armes le plus connu contre les Francs est la bataille de Ballon en 845. Il y bat l’escorte du roi Charles, qui s’était imprudemment aventuré dans la péninsule. C’est en réalité une simple escarmouche opposant quelques dizaines de cavaliers, mais les historiens font de cette bataille mineure un événement fondateur : Charles le Chauve doit en effet composer et signer un traité de paix, qui reconnaît l’autorité de son opposant sur la péninsule armoricaine. Nominoë devient dès lors une figure centrale de l’histoire de Bretagne.
Quatre siècles après l’arrivée des premiers Bretons en Armorique, le pays est ainsi unifié pour la première fois sous l’autorité d’un même souverain. Nominoë règne sur la Bretagne toute entière. Il n’est pas nommé roi, mais il en a le pouvoir et il s’attache dès lors à le consolider. C’est en partie dans ce but qu’il chasse plusieurs évêques fidèles au roi franc et les remplace par des évêques « de sa nation et de sa race ». Bientôt la Bretagne deviendra un royaume.
Le royaume de Bretagne ne durera qu’une cinquantaine d’année, et il ne connaîtra que 3 rois : Erispoë (851-857), Salomon (857-874) et Alain 1er le Grand (vers 888-907).
(trouver une mise en page pour cette subdivision)
A la mort de Nominoë en 851, c’est son fils Erispoë, déjà chef de guerre, qui reprend le flambeau. C’est lui qui fera de la Bretagne un royaume.
Dès le 22 août 851, ses cavaliers bretons affrontent les archers saxons et la cavalerie franque de Charles le Chauve au cours d’une bataille décisive. Nous sommes à Jengland (mettre lien sur la bataille de Jengland sur la time-line), aux confins de l’Ille-et-Vilaine et de la Loire-Atlantique actuelles. L’affrontement est très violent, mais les Bretons ont le dessus grâce à leur tactique de combat qui déboussole les soldats francs. Le roi Charles le Chauve, pris de panique, s’enfuit même dans la nuit vers Le Mans, à l’insu de son armée. Il laisse sur le terrain une partie des insignes de sa royauté. Le matin du troisième jour, c’est la débandade : on ne compte pas les victimes dans la haute aristocratie franque. La victoire d’Erispoë face à une véritable armée d’invasion est incontestable.
Charles, encore vaincu, doit signer un nouveau traité, à Angers cette fois :
« Erispoë, fils de Nominoë, venant à Charles dans la cité d’Angers, se commanda à lui et reçut en don aussi bien les symboles de la royauté que la confirmation des pouvoirs qu’avait exercés son père, avec en sus les pays de Rennes, de Nantes et de Retz. » (Annales de Saint-Bertin).
Erispoë est donc désormais « prince de la Bretagne et jusqu’au fleuve de Mayenne » et la Bretagne accède officiellement au statut de « royaume subordonné ».
Le traité d’Angers entre Charles le Chauve et Erispoë est véritablement l’acte de naissance de la Bretagne historique : elle conservera peu ou prou ces frontières par-delà les siècles, jusqu’en 1941, date à laquelle le maréchal Pétain créera une préfecture de Bretagne amputée du département de la Loire-Inférieure.
(mettre lien sur la fiche portrait de Salomon à chaque fois qu’il est mentionné)
Erispoë aura régné six ans seulement. Son cousin Salomon prend la tête d’une rébellion qui se termine par l’assassinat du roi sur l’autel de l’église de Talensac.
« L’an 857, Erispoë fut tué par Salomon et Alcmar, Bretons comme lui, avec lesquels il était en désaccord. Ils l’attaquèrent lâchement et, usant de ruse, ils le tuèrent sur l’autel tandis qu’il invoquait la protection de Dieu. Salomon, saisissant la couronne, objet de son ambition criminelle, la plaça sur sa tête. » (Annales de Saint-Bertin).
Salomon succède à son cousin, il se couronne lui-même roi de Bretagne et poursuit les conquêtes de ses prédécesseurs. Par le traité d’Entrammes (863), il obtient « le pays d’entre deux eaux », entre Sarthe et Mayenne, en échange d’un tribut peu payé.
Il poursuit encore en s’alliant avec tous les ennemis du roi franc : ses fils, des seigneurs révoltés, les Normands. Périodiquement, il dévaste des territoires francs, jusqu’à la Touraine.
Enfin, le traité de Compiègne (867) lui confère le Cotentin, Jersey et Guernesey, sans payer le tribut. La Bretagne n’a jamais été – et ne sera plus jamais – aussi vaste !
Le règne de Salomon est donc celui de l’extension maximale du territoire de Bretagne, C’est aussi un siècle de relative prospérité économique, et de grande vigueur de la langue bretonne.
Puis Salomon est à son tour victime d’un coup d’État : son propre gendre et conseiller, Pascweten, et le gendre d’Erispoë, Gurwant, l’assassinent en 874 à l’extérieur d’un monastère quelque part en Basse-Bretagne.
Cela ne leur portera pas bonheur puisque s’ensuit une période de guerre civile qui durera 16 ans. En effet, les deux meurtriers, Pascweten et Gurwant, ne tardent pas à s’entredéchirer pour le trône. L’un et l’autre meurent, mais la guerre de succession se poursuit entre Judicaël, le fils de Gurwant, et Alain, le frère de Pascweten et comte de Vannes.
La Bretagne sort de cette période de conflit très affaiblie, soumise à des épidémies et des disettes, mais aussi victime des pillages des Vikings. Finalement, Judicaël est tué lors d’un combat et Alain reste seul en scène. Il prend la couronne de roi de Bretagne en 890, et devient Alain 1er.
On ne sait que peu de chose sur ce dernier roi de Bretagne. Il aurait poursuivi la lutte contre les invasions des Vikings, aussi appelés Normands, ou Danois, par les chroniqueurs. Durant les 17 ans de son règne, il tentera de les repousser pour maintenir la paix en Bretagne.
Sa mort en 907 donne lieu à une nouvelle guerre de succession, qui laisse à nouveau le champ libre aux Vikings.
Il faudra attendre le retour d’Alain II Barbetorte, le petit-fils d’Alain 1er le Grand, parti en exil en Angleterre, pour débarrasser la Bretagne des Vikings. Mais le titre de roi est alors perdu, et Barbetorte se contentera du titre de duc.
Toute cette période est marquée par les assauts répétés des Vikings, qui auront largement contribué à affaiblir le royaume de Bretagne. Les hommes du nord commencent en effet par des raids et des pillages ponctuels, mais ils finissent par s’installer durablement ici et là. Et les souverains bretons, les uns après les autres, devront les combattre pour sauver le royaume.
On signale les incursions des Vikings dès le début du IXe siècle, notamment autour de l’estuaire de la Loire. En 843, ils pillent la ville de Nantes et tuent l’évêque.
Puis ils effectuent des raids dans le Vannetais et sur la côte nord-est de la Bretagne. En 862, Charles le Chauve, incapable de les éliminer, négocie même leur départ pour la Bretagne, où ils redoublent d’ardeur dans leurs pillages.
Quelques années plus tard, en 874, la mort de Salomon plonge le royaume dans une période tumultueuse. Les Vikings profitent encore de cette situation de faiblesse et de guerre civile. Ils installent de véritables bases permanentes sur les côtes et les îles bretonnes. Pendant un demi-siècle, la Bretagne est ainsi en proie à l’anarchie et au pillage.
Il y aura bien des résistances : le dernier roi de Bretagne, Alain 1er le Grand, qui parvient à battre les Normands à Questembert en 888, apporte un bref répit. Mais à sa mort en 907, la Bretagne retourne au chaos.
Et en 913, c’est le choc : les Vikings pillent et détruisent l’abbaye de Landévennec. Tous les monastères bretons se vident de leurs moines, qui enfouissent leurs trésors et s’enfuient, en général en Francie, avec les reliques de leurs saints et leurs précieux manuscrits. Ceux de Landévennec iront jusqu’en Flandre, à Montreuil, où ils transportent la dépouille de saint Guénolé ! Même les seigneurs laïcs choisissent l’exode, laissant les populations seules face aux redoutables hommes du nord.
« Les Normands ravagent, écrasent et ruinent toute la Bretagne située à l’extrémité de la Gaule, celle qui est en bordure de mer, les Bretons étant enlevés, vendus et autrement chassés en masse. » (Annales de Flodoard, 919)
Les Vikings veulent contrôler l’Armorique et en faire une seconde Normandie La situation est désastreuse pour les Bretons : monastères détruits, manuscrits disparus, fuite des élites. L’exil des nobles et des moines accélère leur acculturation à la culture franque. Et la langue bretonne, jusque-là dynamique, amorce un recul millénaire.
Jusqu’au coup de théâtre de 936 : Alain Barbetorte, petit-fils d’Alain le Grand, débarque de Grande-Bretagne et remporte plusieurs victoires sur les Normands, qu’il chasse de la région. La Bretagne sort de l’épreuve épuisée, ruinée, mais débarrassée des envahisseurs nordiques et regroupée autour d’un souverain.
Le problème qui se pose pour décrire cette période charnière de l’histoire de Bretagne est celui des sources. Nous disposons d’annales et de chroniques, mais elles sont souvent tardives, et quand elles sont contemporaines des faits il faut les prendre avec précaution car leur fiabilité est sujette à caution.
Ces rois sont donc des personnages assez mal connus, identifiés seulement par des annales franques - en général hostiles - et très peu de textes locaux. On y trouve principalement leurs faits d’armes, et peu de choses sur la manière dont ils administraient leurs populations.
On sait en revanche que le nouveau royaume est désormais formé de deux parties nettement distinctes : l’ouest de langue bretonne et l’est de langue romane. C’est l’époque de la plus grande extension de la langue bretonne, qui atteint au IX° siècle une ligne Mont-Saint-Michel – Donges, à l’embouchure de la Loire ! Les élites parlent alors surtout le breton, un peu le latin, et elles doivent utiliser les services d’un traducteur pour s’adresser aux gens de langue romane dans les comtés de Rennes et Nantes.
On ne possède pas de texte écrit en langue bretonne à cette période, mais plusieurs manuscrits en latin contiennent des gloses, c’est-à-dire des notes et commentaires en breton en marge du texte. Ces gloses démontrent qu’au IXe siècle la langue bretonne peut être une langue savante, au vocabulaire très riche, capable d’exprimer des notions complexes de médecine, de philosophie, de religion.
Les Bretons du IXe siècle semblent par ailleurs culturellement encore proches des Gallois, même si l’émigration depuis les îles britanniques vers l’Armorique remonte à plusieurs siècles. On trouve par exemple dans le cartulaire de Llandav, au Pays de Galles, mention du
séjour en Bretagne du prince gallois Guidnerth :
« lui-même, et les Bretons, et l’archevêque de la région étaient de même langue et de même nation, bien que géographiquement séparés… et il pouvait d’autant mieux clamer ses péchés et implorer son pardon que l’on comprenait la langue dans laquelle il s’exprimait »
Ce fond culturel commun de part et d’autre de la Manche apparait aussi dans une note sur les bardes, qui chantent pour les seigneurs et les princes « en langue celtique ou armoricaine les faits mémorables de l’histoire »…